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puce JeHaN & Caroline Allonzo : De Sylvestre à Leprest
Le Connétable  (Paris)  dimanche 19 janvier 2014

Deux ans après la mort d’Allain Leprest, son souvenir reste vivace chez les amateurs de chanson poétique, et l’engouement commence à gagner de nouvelles générations. Plusieurs spectacles sillonnent la France pour faire (re)découvrir ses classiques : Jean Guidoni, Romain Didier et Yves Jamait ont triomphé récemment à l’Alhambra (un disque-DVD vient de sortir) ; et Entre 2 Caisses propose ces jours-ci à l’Européen un show intitulé "Je Hais les Gosses", présentant le chanteur sous un jour plus ludique, pour un public familial.

JeHaN, troubadour à la voix d’ogre tendre – tantôt douce et chaude, tantôt rocailleuse et gorgée de soul – est une figure incontournable de la galaxie Leprest… et probablement son meilleur interprète. Le poète ne s’y est pas trompé, qui lui a écrit à la fin des années 90 une poignée de chansons essentielles (sur le CD Les Ailes de JeHaN) avant de partager un spectacle avec lui. Outre ses albums personnels – tous excellents – on a pu aussi entendre JeHaN sur les disques Chez Leprest sortis chez Tacet en 2007 et 2009, ou à la Fête de l’Humanité 2010 pour le concert hommage à Jean Ferrat, avec la bande à Allain (Francesca Solleville, Enzo Enzo, Clarika, Sanseverino).

Le tour de chant qu’il propose aujourd’hui a la bonne idée de confronter deux géants de la chanson : le regretté Allain Leprest, et la toujours sémillante Anne Sylvestre, qui donne actuellement des concerts à guichets fermés et sort bientôt un nouvel album. Même composé essentiellement de reprises, il y a une incontestable dimension créative dans ce spectacle, qui crée des passerelles inédites entre deux auteurs, les fait dialoguer et s’enrichir mutuellement.

Pour accentuer cette dualité masculin-féminin entre le clochard céleste et la fabuliste féministe, JeHaN a invité Caroline Allonzo, chanteuse lyrique de son état, à chanter avec lui. Au premier abord, l’alliage de la technique vocale "classique" de l’une et de la voix "roots" de l’autre, étonne… Puis, à mesure que le concert avance, on s’y fait, et le duo finit par produire de belles étincelles.

Ca commence avec "J’habite tant de voyages", pièce maîtresse du dernier album de Leprest. Jouée à la guitare, débarrassée des arrangements qui l’alourdissaient sur disque, la chanson gagne en force et on la redécouvre sous un jour nouveau. Idem pour "Êtes-vous là", que Leprest chantait jadis en duo avec Olivia Ruiz. JeHaN en propose une relecture complète, inventant une nouvelle mélodie (les couplets originaux étaient parlés) et explosant le refrain de son chant à vif – pendant que Caroline Allonzo assure des chœurs habités. La chanson "rive gauche" fricote ici avec le talkin’ blues, et il y a une vraie puissance rock dans la manière dont JeHaN éructe ses refrains.

Caroline Allonzo s’empare ensuite de "Flou" (Anne Sylvestre), qu’elle chante simplement, mettant en valeur le texte, sans effets de voix virtuoses. Puis c’est au tour du "Lac Saint-Sébastien", encore d’Anne Sylvestre (déjà enregistré par JeHaN sur son album La Vie En Blues, paru chez Tacet). Le rythme accéléré des couplets donne du fil à retordre au chanteur, qui doit s’y reprendre à deux fois avant d’emporter finalement le morceau.

La chanson suivante, "Martainville", est l’une des premières enregistrées par Allain Leprest, dans les années 80. Bizarrement, elle ne m’avait jamais vraiment interpellé, sans doute à cause de son enrobage d’époque (les premiers albums de Leprest ont été sacrifiés à la tendance "moderne" du moment, avec de gros synthétiseurs tartes, plus variétoche que new-wave). Et sur son dernier album, Symphonique, il la chantait de manière monotone et presque éteinte, ce qui n’aidait pas non plus à l’adhésion. Mais l’interprétation limpide qu’en donne Caroline Allonzo ce soir me fait enfin comprendre la beauté de ce texte et cette mélodie. JeHaN a la bonne idée d’accélérer légèrement le tempo sur les couplets, afin de rendre au refrain lent toute sa solennité. Tous les spectateurs ont une boule dans la gorge en écoutant cette complainte d’un monde prêt à disparaître, au refrain tristement prémonitoire ("On a pendu l’accordéon…") ; et JeHaN lui-même verse une larme à la fin. Grand moment.

Titre suivant, surprise : un texte inconnu, sensuel ("J’aime tes yeux et j’aime toute / Chaque parcelle de ton corps / Je dors près de toi et j’en doute / Une journée ou des centaines, tant de fois je t’ai dit je t’aime / Autant je redoute chaque pas près de toi / Autant je m’aperçois qu’il est fou que j’en doute / J’aime quoi qu’il en coûte /… serré contre tes anses / Juste pour l’élégance, j’aime sans aucun doute"), délicatement mis en musique. Renseignement pris, il s’agit d’un inédit d’Allain Leprest, sur une composition de son complice Gérard Pierron.

Anne Sylvestre est ensuite à l’honneur sur trois chansons d’affilée : "Les gens qui doutent", repris récemment par des vedettes de la Nouvelle Chanson Française (Vincent Delerm, Jeanne Cherhal et Albin de la Simone), "Faites-Moi Souffrir" et "Maumariée". Sur cette dernière, on peut entendre JeHaN, au chant solo, porter brillamment les mots de l’auteure sur la condition féminine – comme quoi la sensibilité n’est pas une question de genre, mais de talent.

Autre inédit d’Allain Leprest : "Il était des fleurs", précédemment dévoilé sur la page Facebook de JeHaN, avec ce commentaire : "Allain l’a écrit le 18 novembre 2008 au Picardie à Ivry, et je l’ai mis en musique le jour même. Ce matin-là, sur le Parisien, il y avait un entrefilet annonçant la mort du dernier poilu anglais, et ça a donné l’idée de ce texte à Allain". Effectivement le texte antimilitariste est fort beau, et la mélodie trotte dans la tête longtemps après.

Caroline Allonzo enchaîne avec "Une sorcière comme les autres", texte bouleversant repris en chœur par plusieurs femmes dans la salle. Puis "Cap au Nord", toujours Sylvestre, avec une analogie entre amour et navigation qui aurait évidemment plu à Leprest. "Maman est pas si bien qu’ça", plus anecdotique, apporte une salutaire touche de gaieté à ce tour de chant riche en émotion. Idem pour "Un bon garçon", écrit spécialement par Anne pour JeHaN, et mis en musique par le fidèle Gérard Pierron : c’est une pochade, un ego-trip ironique qui voit le chanteur dresser son autoportrait fanfaron, conclu invariablement par un triomphal "C’était un bon garçon !" repris en chœur par la salle hilare.

Le spectacle s’achève sur une demi-douzaine de chansons d’Allain Leprest. JeHaN a l’intelligence de laisser de côté les classiques ("Martainville" excepté) pour privilégier des titres issus des deux derniers albums du chanteur. Ainsi, on a droit à "Arrose Les Fleurs", "Une valse pour rien", "Qu’a dit le feu qu’elle a dit l’eau", et un surprenant "On leur dira" : une fois encore, ce morceau qui ne nous avait pas marqué sur disque, prend une dimension nouvelle, grâce à la magie de l’interprétation live. Au milieu de cette série de titres récents se glisse tout de même une adorable vieillerie : le "Pull-Over", première chanson coécrite par Leprest et Ferrat en 1983, et qui avait alors été interprétée par Juliette Gréco.

En rappel, Caroline Allonzo nous gratifie d’un vibrant "Johnny Guitar", célèbre chanson de Peggy Lee, inspirée du film de Nicholas Ray

Au final, on passe un délicieux moment. Le Connétable est un café-concert exigeant, rempli d’amateurs de belle chanson en général – et de celle de Leprest en particulier. La barmaid raconte plein d’anecdotes sur son chanteur favori, la patronne Françoise (affectueusement surnommée "présidente" par JeHaN) l’a bien connu aussi, et il y avait ce soir-là dans le public l’ancienne épouse d’Allain (Sally), un ancien journaliste de la revue Chorus (Albert Weber), ou des fans qui l’ont suivi pendant toute sa carrière. Bref : une soirée de rêve…

 

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En savoir plus :
Le site officiel de JeHaN
Le Facebook de JeHaN
Le Facebook de Caroline Allonzo


Nicolas Brulebois         
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