Après la superbe exposition "De Bruit et de Fureur"- Bourdelle sculpteur et photographe" consacrée au maître des lieux Antoine Bourdelle, sculpteur et photographe, le Musée Bourdelle réitère avec "Bourdelle et l'Antique - Une passion moderne".
Conçue sous le commissariat de Claire Barbillon, professeur en histoire de l’art contemporain à l'Université de Poitiers et à l'École du Louvre, Jérôme Godeau, historien de l’art attaché au Musée Bourdelle et Amélie Simier, conservateur général du patrimoine et directrice dudit musée, elle
opère un focus aussi documenté que didactique sur les huit chefs d’œuvre de la maturité bourdellienne.
Réalisés dans les années 1900-1914, ils sont inscrits dans une revisite moderne de la statuaire antique dont l'héritage constitue la base de l'enseignement et de l'apprentissage pour les artistes qui, comme Bourdelle de manière brève, sont formés à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts.
Ainsi, celui-ci commence-t-il par l'exercice académique de la copie de l’Antique qui se grave comme un fondamental dans leur culture visuelle.
De plus, en son temps, l'art moderne est impacté tant par la découverte du vocabulaire plastique des arts primitifs que par la vogue dite grecque qui s'empara tant des beaux arts que des arts décoratifs à la suite de la médiatisation des explorations archéologiques menées dans les Cyclades à la recherche de la Grèce des origines.
Les commissaires ont procédé à une excellente et passionnante mise en résonance des statues de Bourdelle avec celles de ses contemporains, de Brancusi à Picasso en passant par Rodin, Maillol Modigliani et Zadkine, ainsi que quelques oeuvres picturales.
Toutes sont sublimées dans
la scénographie conçue par Cécile Degos qui a placé le béton de l'Espace Porzampac en réverbération avec un chromatisme du rouge profond.
Bourdelle et la réinvention de l'Antique
L'exposition réflexive et démonstrative, assortie de nombreux cartels explicatifs, revêt des intérêts multiples. D'une part, les oeuvres choisies de Bourdelle, toutes dédiées à des figures mythologiques qui rythment le parcours en sections thématiques, ressortent à la modernité fascinée par la puissance immémoriale du mythe qui constitue une de ses sources d'inspiration.
Ce qui permet une incursion étayée dans la l'Histoire de la statuaire, et plus précisément celle du début du 20ème siècle, mais également dans le processus, comme indiqué par les commissaires, de "reviviscence" du patrimoine spirituel et plastique de la Grèce antique.
Par ailleurs, elle permet une analyse comparée de l'exécution du même sujet par les artistes majeurs du même temps. Enfin,
et surtout, elle met en évidence les termes de l'expérimentation plastique de Bourdelle qui s'affranchit de l'expressionnisme à la Rodin, dans l'atelier duquel il travaille pendant quinze années, et qui retrace ses préoccupations métaphysiques et artistiques.
Et ce de manière sexuée. Ainsi les figures féminines se déclinent en plénitude charnelle avec "Le torse de Pallas", telle celle de Maillol ("La Méditerranée"), et "Le fruit" dont l'attitude atypique inspirée de l'antique ("Statue funéraire - Femme drapée et voilée" el les terres cuites de Canosa du 3ème siècle av JC) est également reprise par Matisse ("La Serpentine") et Maillol ("Eve à la pomme") ainsi qu'en peinture dans "Les trois baigneuses" de Cézanne et "L'été" de Puvis de Chavannes.
L"esthétique du "fruit", un "bloc serré de chair", annonce celui,
en opposition "révolutionnaire" avec les canons de la vénusté et des proportions telle la "Femme assise" de Picasso présentée en regard, de la monumentale "Pénélope", symbole de l'attente amoureuse dans une posture mélancolique qui se révèle une figure hybride du désir tout comme elle hybride les
traits de l'épouse du peintre et le corps de sa maîtresse et muse.
Ainsi qu'une oeuvre polysémique, de la possession de la femme, métaphore de la maîtrise de l'Art et comme le décrypte, dans le catalogue, Branka Fotic, docteur en psychanalyse, révélant les enjeux psychopathologiques de l'acte créateur chez Bourdelle face au fameux "continent noir" conceptualisé par Freud et à "la crainte du féminin transmuée en sublimation idéalisante et fétichisation de la puissance maternelle".
Avec la figure masculine, Bourdelle s'attache à la dialectique du plein et du vide et l'équilibre entre les
droites et les courbes, qui régissent les compositions de ses cadets Henri Laurens et Jacques Lipchitz.
Cotoyant le "Torse du Belvédère" datant du 1er siècle av JC, son "Héraklès archer" est pensé comme une "brute superbe" hybridant naturalisme et antinaturalisme qui saisit le regard.
Quant au magnifique "Centaure mourant", celui qui "meurt comme tous les dieux, parce qu'on ne croit plus en lui" dixit Bourdelle, il réalise l'hybridation de l'humain et du divin, et de l'homme et de l'animal. Il constitue une figure récurrente, obsessionnelle et autofictionnelle pour le sculpteur qui la décline notamment dans des études et dessins mourant dans une attitude christique ("La mort du dernier Centaure") dont le carton poncif réalisé pour la fresque du Théâtre des Champs-Elysées.
A voir absolument. |