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Interview  (Paris)  décembre 2007

Cédric Tiberghien, Gueule d’ange et doigts de fée.

On n'a pas fini de considérer la musique classique comme faisant partie d'un autre temps. Enfermée bien malgré elle dans des musées sonores pleins de solennelité et de gens bien pensant, si possible âgés, cultivés, riches. Des gens qui vont à l'opéra pour voir et se montrer. Des gens qui vous prennent de haut quand il s'agit de musique "populaire".
Des gens d'un autre côté pour qui la musique classique est le summum de la ringardise et qui imaginent que comme le latin, le classique ne se pratique plus qu’à l'école et que les derniers représentants sont au moins aussi vieux que le dernier poilu de 14.
Un fossé générationnel et culturel qui ne demande pourtant qu'à être comblé et la génération montante de musiciens dont fait partie Cédric Tiberghien s'y applique.
Cédric Tiberghien, à peine au dessus de 30 ans est en effet un jeune pianiste déjà reconnu internationalement et il nous raconte au travers d'un entretien comment la musique classique n'est non seulement pas morte car elle vit aussi au travers de nombreux compositeurs contemporains mais aussi comment elle peut être passionnante au point de lui dédier sa vie.
Il nous parle de sa volonté de désacraliser le classique, de mêler les genres et de continuer à faire vivre et à vivre de sa passion. Il prépare actuellement un nouvel album pour le prestigieux label Harmonia Mundi.

Commençons par une petite présentation, un micro CV, d’où tu viens et pourquoi tu es là ?

Cédric Tiberghien : Je fais du piano depuis 28 ans bientôt (ndlr : Cédric en a à peine 33). J’ai commencé comme tout le monde : un hobby presque parmi tant d’autres. Ce sont ensuite des questions de rencontres : des bons professeurs que l’on rencontre par hasard, d’autres professeurs qui accrochent aussi et ainsi de suite… C’est une espèce de chaîne quasiment sans fin qui dure encore aujourd’hui d’ailleurs. Petit à petit, j’ai été dans des mains en or qui m’ont fait avancer. Je suis rentré au conservatoire certes très jeune, j’avais 14 ans et 13 ans lors des premiers concerts que j’ai donnés. Dans ma tête, ce n’était pas du tout sérieux dans le sens où je faisais cela comme on fait une compétition de judo ou un concours hippique le dimanche. Il y avait un public, c’était de vrais concerts mais je ne me suis jamais dit, même à cet âge là, que je serai pianiste. Je bossais de plus en plus, c’était vraiment mon plaisir.
Vers 18 ans, j’ai commencé à penser que ce serait vraiment mon métier. Ensuite, il faut bien jouer les bons soirs, quand il y a des personnes importantes dans les salles. Parfois, ce sont des questions de chance. Jusque là, j’ai été verni.
J’ai gagné un gros concours sur Paris, un concours international en 1998. A partir de là, tout s’est développé extrêmement vite. Maintenant, je travaille presque plus à l’étranger qu’en France. J’ai suffisamment de boulot pour m’occuper 24h/24, toute l’année.

Parmi les professeurs que tu as rencontrés, il y en a qui sont connus, très connus ?

Cédric Tiberghien : Pas forcément des pianistes très connus en tant qu’interprètes, mais qui sont des pédagogues extrêmement connus. Ce sont des noms en général qui ne disent pas grande chose, même quelques fois à des musiciens. Ce sont souvent des gens qui ont sorti toute une série de pianistes, plus ou moins de ma génération.
C’était Gérard Frémy au Conservatoire de Paris. Ce sont des gens extraordinairement doués qui n’ont pas eu de chance dans leur vie, quelqu’un qui était super doué, le premier artiste français à avoir une bourse du gouvernement soviétique. Lui étant né en 1938, cela devait être juste après la guerre, en 1946. Donc, il est parti là-bas et a travaillé avec peut-être le plus grand professeur du XXème siècle. Il a été son assistant pendant 5 ans, il a fait des tournées. Lorsqu’il est rentré en France, plus personne ne se rappelait de lui. Il s’est mis à faire de la musique contemporaine. Parce qu’il avait des possibilités extraordinaires et des relations, on lui a mis une étiquette sur le front : musique contemporaine. Ensuite, quand il voulait jouer du Mozart, du Beethoven, plus personne n’était là pour l’écouter ou même pour l’inviter. C’est quelqu’un qui a fait une carrière ultraconfidentielle. C’est vrai qu’il est beaucoup plus connu en tant que pédagogue.

Ton parcours est essentiellement axé autour de la musique classique ?

Cédric Tiberghien : En tant qu’interprète, oui. C’est une question aussi de culture. Dans la musique classique, dès la première leçon, on te met une partition sous le nez, on te dit qu’il faut respecter le texte, le compositeur et l’esprit. On t’apprend donc à lire et à être le plus proche du texte. En gros, ce sont les premiers versets de la bible du musicien, tu es obligé de passer par là. Ensuite, cela devient une espèce de nature, c’est-à-dire que si tu me demandes d’improviser un truc, je me sens complètement désemparé. Je peux le faire mais vraiment pas très bien parce qu’il faudrait que je travaille pour cela. J’ai eu des professeurs qui étaient un peu fermés au départ à d’autres styles de musiques, il fallait surtout n’écouter que du classique, voire même que du piano au début, ce qui était un peu ennuyeux. Disons que je n’ai pas eu accès, ni par mes parents, ni par mes profs qui faisaient mon éducation musicale, à d’autres styles de musique que le classique.
Je suis venu assez tard à d’autres styles de musique qui m’ont passionné, évidemment, par la suite.

Lesquels par exemple ?

Cédric Tiberghien : Le premier truc auquel je sois venu, c’est le jazz, bien évidemment ! On peut facilement trouver des liens avec le classique. J’ai commencé par du jazz relativement traditionnel. J’ai une admiration sans borne pour les musiciens de jazz. Pour moi, c’est l’expression de la liberté : je sais qu’il y a des règles, des bases, du travail... Ils ont un standard, ils partent pour parfois 20-25 minutes. Cela me fascine, j’ai l’impression que c’est la création plus à l’état brut qu’un interprète. Il y a une façon de penser qui est un peu trop à part dans le classique dans lequel je m’éclate complètement.
C’est vrai que j’aimerai bien qu’il y ait plus de relations entre les différentes classes. Au conservatoire, la classe de jazz est au deuxième sous-sol et on ne croise jamais les musiciens de jazz. Il n’y a aucune interaction entre les deux. Maintenant je ne sais plus mais de mon temps, je n’avais jamais entendu parler de la classe de jazz, personne ne m’a jamais dit : « il faudrait que tu ailles les écouter ». Car bien entendu, tu peux aller écouter des cours. Si je l’avais su, cela aurait changé sans doute pas mal de chose.

Tu parles de musique contemporaine, d’un professeur qui s’était orienté vers cela. Et toi, tu as tenté ?

Cédric Tiberghien : La musique contemporaine n’est pas très facile parce que c’est de la musique vivante. Aujourd’hui, je travaille avec pas mal de compositeurs qui écrivent pour moi. C’est quelque chose de vraiment passionnant : le compositeur t’envoie la partition, c’est la seule personne à voir cette partition là, elle n’a jamais existé de façon sonore et c’est toi qui va lui donner vie en quelques sortes. Tu peux même demander au compositeur de modifier des choses si cela ne te satisfait pas. Ou si tu joues un truc et que le compositeur trouve que cela ne sonne pas si bien que ça, il va réécrire des passages.
Le problème, c’est plus au niveau du public. La musique est faite pour être donnée, communiquée à certaines personnes. C’est vrai que dans la musique contemporaine, il y a une barrière que l’on n’arrive pas à casser. Les gens entendent « musique contemporaine » et ils se ferment directement. Ils n’ont pas du tout cet esprit. Encore une fois, je parle dans le monde classique.
D’ailleurs, dans les concerts de musique contemporaine, il y a souvent beaucoup de musiciens qui ne sont pas des musiciens classiques, qui viennent juste écouter parce qu’ils sont intéressés par les nouvelles sonorités, nouvelles approches, nouvelles textures, nouveaux rythmes…
Pour les musiciens classiques, c’est un petit peu vade retro. Il y a vraiment des a priori très forts.

Tu disais que tu avais un de tes professeurs qui s’était tourné vers la musique contemporaine parce qu’en revenant d’Union Soviétique, il ne pouvait plus jouer de classique.

Cédric Tiberghien : Enfin, ce n’était pas tout à fait pour les mêmes raisons. Là, quand il est rentré, c’était un peu en dépit de. Il avait des moyens extraordinaires, je l’ai entendu jouer du Beethoven, du Bach, du Mozart, des choses qui m’ont définitivement marqué. Simplement, pendant les 5 ans où il n’était pas là, il y a des tas de gens qui étaient sur le marché, qui sont devenus des grands pianistes. Et lui est arrivé, personne ne connaissait plus Gérard Frémy, malgré le succès qu’il avait eu là-bas. Comme il avait d’énormes moyens, il s’est dit qu’il allait rencontrer Boulez, Stockhausen, Xenakis. Les plus immenses compositeurs du XXème ont bossé étroitement avec mon prof. C’était génial pour lui mais cela t’enferme dans une espèce de cloisonnement. Je ne sais pas si c’est valable dans un autre style de musique.
Même moi, j’ai dû faire attention : étant musicien français, les gens veulent avoir de la musique française. C’est vrai que je joue bien la musique française : Debussy, Ravel, Fauré, Messiaen, Dutilleux. Mais je suis capable de jouer autre chose. Quand j’ai commencé à avoir vraiment beaucoup plus de boulot, il y a une petite dizaine d’années, j’ai quasiment arrêté de jouer la musique française au moins pendant plusieurs années. Cela a été positif parce qu’aujourd’hui, mon répertoire est très varié. Quand les gens m’invitent, ils ne m’invitent pas pour un répertoire, ils m’invitent pour ce que je suis et ce que je suis capable de donner dans la musique allemande, la musique espagnole, la musique russe ou la musique française.

Quand tu dis  "les gens"  par rapport à ton statut de musicien français, c’est les gens d’ici ou d’ailleurs ?

Cédric Tiberghien : Plus en France, ce sont les organisateurs français. Ou au Japon, c’est pareil, c’est fou : la musique française est adulée… Au Japon, c’est difficile de jouer autre chose, d’imposer.
Pour revenir au fait de jouer d’autres styles de musique, souvent, on me dit : « tu es capable de jouer du Liszt, du Chopin, tu as des moyens techniques énormes, tu peux jouer des trucs rythmiquement super compliqués » parce que quelques fois, c’est écrit super compliqué. Il y a une nature différente. J’espère un jour pouvoir prendre un petit peu de temps pour vraiment m’y pencher. J’ai déjà deux trois copains pianistes de jazz qui m’ont dit : « mais arrête, c’est super facile ». Ce n’est pas un problème de facilité, c’est un problème de nature.

Si tu le fais, ce sera pour toi, pas pour un plan de carrière…

Cédric Tiberghien : C’est par humilité. J’ai trop de respect et d’admiration pour certains musiciens qui sont vraiment haut. J’ai un degré d’exigence par rapport à la musique qui fait que je ne pourrais pas supporter de faire un truc à moitié. Ce n’est pas une question de style, je n’ai pas l’habitude d’aller chercher l’inspiration ou de créer des outils. Quand tu prends les grands du piano de jazz aujourd’hui, ils ont un bagage tellement large qu’ils font ce qu’ils veulent et c’est normal, ils ont bossé pendant 15 ou 30 ans là-dessus. Si tu me mets une partition, il n’y a aucun problème : le concert de Cologne de Keith Jarrett, avec la partition, je m’éclate comme un fou mais cela ne m’intéresse pas. Enfin, cela peut être rigolo à faire ponctuellement pour amuser des copains, même amuser un public qui n’a pas l’habitude d’entendre cela, un truc un peu original. Donc, ça restera pour moi.

Amuser un public, cela veut dire que toi, tu ne t’amuses pas quand tu joues cela, par exemple ?

Cédric Tiberghien : Ah si, complètement. Quand je joue cela, je suis émerveillé : le type, il l’a fait sur scène à partir « de rien » et de pouvoir approcher, reproduire, même analyser un peu cela me plait. Mais ça me paraît intouchable. Quand je vois ça, je me dis : « mais comment cela est possible de sortir ça, sur scène, comme ça ? »

Tu parles de Keith Jarrett. Pendant longtemps, il a eu une formation de jazz mais il s’est orienté aussi vers la musique classique.

Cédric Tiberghien : Oh oui et très bien d’ailleurs. J’ai pas mal de disques de lui, aussi bien en classique qu’en jazz. Ce n’est pas forcément étonnant parce que c’est un type d’une grande curiosité. On le voit dans les films, quand il était jeune et qu’il faisait des tas d’expériences, il se tapait des délires monstrueux. Il avait une espèce de liberté par rapport au langage musical qui n’était pas du tout « on doit rester dans ce que l’on fait, dans son propre style ». Je trouve cela admirable.
C’est vrai que les disques de musique classique de Keith Jarrett sont impressionnants : il ne fait pas cela à moitié et même carrément bien. C’est très sage par rapport à ce qu’il est capable de faire, quand il est avec un piano en jazz. J’apprécie beaucoup. Il y a pas mal de musiciens de jazz qui ont une base classique : Baptiste Trotignon, Tord Gustavsen que j’aime beaucoup. J’étais allé l’écouter au Café de la Danse il y a deux trois ans, on avait discuté après. Il m’avait dit : « je viens du classique, j’adore jouer du Debussy ». C’est évident : la qualité du son, le raffinement extrême, la sonorité.
C’est par Bill Evans que je suis venu au jazz. Je suis allé voir un jour un copain qui avait une énorme discothèque. Je lui ai dit que je n’osais pas acheter un disque parce que je ne connais rien. Il m’a dit de commencer avec des trucs relativement softs et surtout quelqu’un qui a une formation classique. C’est vrai que Bill Evans s’écoute sans aucun souci et petit à petit, tu découvres les musiciens avec qui il a joué et tu trouves ton style.

Pour revenir à toi, tu es à priori plutôt dans un registre « soliste » ?.

Cédric Tiberghien : Quand on est gamin, on fait plus du travail en solo parce que l’on n’a pas l’opportunité de rencontrer d’autres musiciens. Maintenant, c’est vraiment très équilibré. On fait beaucoup de musique de chambre dans le classique et on joue avec d’autres musiciens qui apportent parfois une vision complètement différente. Cela décloisonne un peu.
Je travaille avec des chanteurs, parfois avec des chorales, des orchestres où 80-90 personnes sont avec toi pour créer quelque chose. La musique de chambre est devenue une des bases de mon travail. J’ai au moins 50% de mon boulot, avec des partenaires avec qui je travaille très régulièrement.

Il y a un groupe, si on peut appeler cela un groupe ?

Cédric Tiberghien : Il peut y avoir des groupes. Ce n’est pas un groupe auquel on donne un nom. Notamment, je donne la plupart de mes concerts piano-violon avec la même fille. Plus tu joues et plus tu développes une connaissance réciproque. Il arrive qu’il y ait des concerts ponctuellement avec un autre artiste.

En cela, il y a quelque chose qui se rapproche du jazz. Quand tu joues avec quelqu’un d’habitué, ce n’est pas la même chose que quand tu joues une partition avec quelqu’un que tu ne connais pas.

Cédric Tiberghien : Absolument. Les deux dernières années, j’ai passé beaucoup de temps à Londres, dans une espèce d’équipe organisée par la BBC. J’ai fait 40 enregistrements pour eux avec des musiciens internationaux, c’est-à-dire que premièrement, ils n’étaient pas à Paris, donc on ne pouvait pas répéter longtemps avant. On se retrouvait la veille de l’enregistrement, on travaillait pendant 2-3 heures, 4-5 heures s’ils étaient bien lunés. Là, tu es obligé d’avoir une flexibilité extraordinaire, qui se prépare dans le travail. Tu bosses en te disant que ce sera peut-être complètement différent, il faut développer énormément l’oreille. Cela se rapproche à ce moment du jazz, tu sens très bien qu’il y a des réactivités, c’est cela qui me fascine. Quelques fois, quand quelqu’un lance une idée, il faut que tout le groupe réagisse immédiatement. Parfois, ça marche : il y a des unités extraordinaires où tu sens que c’est une vraie symbiose. Parfois, tu as juste quatre solistes qui jouent ensemble, même si on joue parfaitement.

On dit souvent qu’un musicien qui maîtrise un instrument est capable d’en maîtriser d’autres. On peut prendre l’exemple de Keith Jarrett dont on parlait tout à l’heure qui, lui, maitrise le piano et sait jouer d’une vingtaine d’instruments. Est-ce que tu as déjà essayé d’autres instruments ?

Cédric Tiberghien : Oui, j’ai déjà essayé. C’est un peu mon problème : l’exigence. Ma sœur fait du violon, donc j’ai fait du violon. J’ai joué beaucoup avec des violoncellistes, donc j’ai fait du violoncelle.
Je joue avec des gens qui sont tellement forts dans ce domaine, je me sens tellement rien à côté que cela a tendance à me décourager et à me frustrer. Je sais que je pourrai le faire en y consacrant beaucoup de temps et vu que tout ce temps, je le consacre à continuer encore à développer mon instrument… Cela ne veut pas dire qu’un jour, je n’y consacre pas un peu de temps. Comme pour le jazz, c’est vraiment une question de temps. Je voudrais prendre 6 mois et ne faire que cela. Je ne dis pas que c’est incompatible avec le classique. Disons que c’est une façon de penser qui est tellement différente que j’aurai besoin de m’imprégner complètement. Je suis sûr que cela me ferait beaucoup de bien.

Quelle est la musique, les répertoires que tu apprécies ?

Cédric Tiberghien : En tant qu’interprète, j’ai une sensibilité qui va vers la musique française : Debussy, Ravel, Fauré. C’est plutôt de la musique relativement récente. Depuis 3-4 ans, pour servir cette musique, j’ai eu besoin de revenir à des bases et je me suis penché sur les grands ouvrages intouchables de Bach, surtout Beethoven. Depuis 5 ans, j’ai fait quasiment que cela : 1000 à 1500 pages de Beethoven m’ont vraiment nourri de l’intérieur.
Quand tu es jeune, adolescent, tu as un besoin de découvrir complètement tout ce côté et tu as un appétit, une curiosité, tu n’as pas peur de te brûler les ailes. Et il y a des âges où tu commences à creuser : j’ai senti que j’avais besoin de quelque chose de solide, de fondation et cela m’a parfaitement convenu. Maintenant, j’ai posé quelque chose qui me sert déjà à exprimer des choses que je n’aurai pu exprimer il y a 10 ans.
Et en tant qu’auditeur, je n’aime pas le piano. Je n’écoute jamais de piano. Même à la maison, j’ai des dizaines, des centaines de disques de piano, je n’en écoute quasiment jamais. Après, c’est trop analytique ; je n’arrive pas à me distancer suffisamment, à l’écouter comme j’écoute un autre instrument, j’écoute ce que le musicien fait, ce qu’il aurait pu faire, ce que j’aurai fait. Finalement, la dimension plaisir n’intervient pas du tout en ligne de compte.
J’adore la voix, j’écoute beaucoup de chant, un peu de baroque et dans les voix plus récentes, des gens comme Nathalie Dessay. (Soupir) Ca bouleverse, ça touche. C’est l’instrument qui me parle le plus directement. C’est dans le registre classique.
En tant qu’auditeur, j’écoute le maximum de choses que je peux découvrir, cela me plait ou cela ne me plait pas. Je ne me cantonne justement pas du tout dans un style, à dire « je n’aime pas la techno ». Le jazz, ça c’est sûr, et un petit peu d’électro, de rock. J’aime bien ce qui est expérimental. J’adorai Portishead, cette espèce de truc complètement fou Bjork, que j’admire parce que c’est quelqu’un qui fait complètement tout de A à Z, qui compose, interprète… C’est une artiste complète, qui n’a absolument pas peur de faire des choses que personne n’a faites, complètement bizarres et qui ne ressemblent à rien. Tu sens que c’est une expression tellement personnelle en dehors des modes ou des rails dans lesquels il faudrait que l’on soit pour être bien. Je dois dire que j’aime bien, cela ne veut pas dire que j’aime tout ce que fait Bjork mais à chaque fois, je suis curieux de découvrir et j’écoute avec beaucoup de plaisir.

On parlait des compositeurs, des personnes qui écrivent pour toi. Est-ce que tu t’es mis à la composition ?

Cédric Tiberghien : La composition, en classique, est régie par des règles que j’ai étudiées quand j’étais au conservatoire. La composition contemporaine, parce qu’il faut composer dans son temps, m’échappe un peu. Quand j’ai l’occasion de travailler avec les compositeurs, je vois tellement le travail que cela représente pour moi, et l’univers que ça représente : tu as une feuille blanche, tu attends qu’il y ait quelque chose qui vienne. Je pense que je n’y toucherai jamais.
Je suis un interprète, c’est-à-dire que je transmets quelque chose qui n’existe pas sans l’interprète, c’est juste de l’encre sur un papier. Elle a besoin de l’interprète pour vivre et je trouve que c’est déjà une tâche énorme, surtout quand on connaît l’étendue du répertoire. Je pourrai apprendre une nouvelle œuvre tous les jours de ma vie ; à 99 ans, il me resterait tout encore à découvrir.
Par contre, je toucherai à d’autres choses : j’adore les musiques style tango, fado. Il y a des choses incroyables à faire. J’aimerai vraiment me pencher sur la chose et sentir ce qu’est l’essence et pas faire semblant d’interpréter.

Il faudrait faire un peu d’improvisation pour ça, non ?

Cédric Tiberghien : Carrément. Je regrette de ne pas en avoir au conservatoire, où il y avait des classes d’impro : « impro générative » ! (rire) C’est horrible pour faire fuir les élèves. Ce sont des cours où il y a des musiciens de tous les instruments, même de musique électronique, qui apprennent à créer, réagir les uns avec les autres. J’aurai vraiment aimé le faire.

Tu enseignes justement, tu fais des masters classes ?

Cédric Tiberghien : Masters classes, cela arrive de temps en temps. Cette idée de transmettre est à la base de mon métier, en tant qu’interprète. Je peux transmettre aussi ce que j’ai appris, mon enthousiasme surtout. C’est souvent ce qu’il manque le plus chez les élèves. Les jeunes musiciens jouent bien, travaillent des heures et des heures. Tu as envie d’exprimer quelque chose, de transmettre, tu as l’impression que le seul but est de jouer le morceau, donc c’est vers l’œuvre alors qu’au contraire, cela devrait partir de l’œuvre et aller vers l’extérieur.
Quand je donne un cours, c’est le truc qui frappe le plus les élèves. C’est obligatoirement comme ça, c’est viscéral. L’œuvre en soit, on s’en fout. Ce qui compte, c’est ce que l’on en fait après. On peut tous faire des choses pour soi. De la musique pour soi, c’est déjà formidable. Le but de la musique, c’est égoïste, certes, mais c’est aussi de transmettre. Un concert est réussi si le public est vraiment transporté. Evidemment, c’est encore mieux si je suis satisfait.

Aujourd’hui, comment tu gères ta carrière en tant que musicien, artiste ?

Cédric Tiberghien : Moi qui ne suis pas du tout quelqu’un d’organiser, j’ai toute une équipe avec moi. J’ai plusieurs managers dont un manager général qui est à Londres et qui s’occupe d’organiser mon planning, de discuter des aspects financiers. Ce n’est pas très sympathique lorsqu’un organisateur t’appelle et te demande combien tu coûtes, c’est toujours délicat à débattre. C’est l’agent qui s’en occupe, c’est lui qui a les contacts et qui me met en contact avec l’orchestre d’Istanbul ou l’orchestre de Vancouver. J’ai différents agents dans différents pays, par zone : j’ai un agent en Allemagne, en Belgique, en Espagne, au Japon, qui s’occupent chacun d’un territoire plus spécifique. Ils savent comment m’introduire dans telle ou telle région.

Mais tu as ton mot à dire si tu as envie de jouer dans tel pays, dans telle salle ?

Cédric Tiberghien : Oui, en sachant que ce n’est pas moi qui décide. Je peux dire à mon manager que je voudrais bien jouer dans un pays. Lui peut travailler et faire en sorte que je joue dans ce pays là, mais je ne peux pas appeler un directeur de salle et dire : « voilà, c’est moi, je voudrais jouer. Mais bien sûr, pas de problème ! ». Le rêve, c’est ça, mais il n’y en a pas beaucoup. Dans le classique, on souffre énormément de la balance financière qui se dégage de tout cela par rapport à la variété – c’est un problème ultra-général. On voit des tournées d’artistes aujourd’hui qui jouent devant 80 000 personnes, ce qui n’arrive jamais dans le classique. Quand tu remplis une salle de 2000 places, c’est déjà beaucoup et en un seul concert… Ils fonctionnent avec des cachets très élevés. Dans le classique, tu ne peux pas te permettre de balancer des cachets de cette importance là.
Moi qui suis un artiste français, on ne me connaît pas partout. C’est clair que si j’appelle la salle de Kiev, les gens ne me connaissent pas et cela ne les intéresse pas. C’est le boulot de mon agent de donner envie aux organisateurs qui ne me connaissent pas de me faire travailler.
Il y a des enregistrements qui peuvent aider un petit peu. Le but, c’est que la vapeur se retourne et que ce soit les gens qui téléphonent pour m’avoir. J’ai de la chance, ça se passe très souvent comme ça. Pour l’instant, je suis encore jeune. C’est à mon manager de créer cette synergie.

Tu parlais de la variété. Comment tu vis le fait de travailler pour jouer un morceau de musique classique et de remplir une salle de 2000 personnes, alors que d’autres remplissent des salles gigantesques et je ne suis pas certain qu’ils mettent autant d’énergie et de travail à cela ?

Cédric Tiberghien : Je ne vais pas dire que cela me fait plaisir mais ce n’est pas du tout un problème existentiel. Je sais que c’est comme ça, c’est vrai que c’est un peu rageant. La majorité des gens pensent que la musique classique est réservée à un milieu d’intellectuels, qu’il faut connaître pour apprécier. Voilà quelque chose que l’on entend systématiquement et qui est complètement faux. Les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont complètement dans l’erreur, c’est-à-dire que si, par hasard, ils entendent un concert de classique, ils sont soufflés par l’énergie qui se dégage. Cela m’arrive de jouer, pas suffisamment malheureusement, dans les universités, dans les lycées ou les collèges, tu vois les gamins que ça fait rigoler et qui ont plus envie d’écouter le dernier tube à la mode, tu commence à jouer, gros silence, et à la fin, ils posent de vraies questions. Ils s’intéressent, ils te demandent comme tu en es arrivé là et tu sens que le regard a changé du tout au tout. Quelque part, tu as peut-être avancé un petit peu : au moins, tu as cassé l’a priori.
Ceci dit, ce n’est pas facile parce que l’on est complètement bloqué dans un milieu ultra conservateur. Le concert se passe toujours de la même façon depuis qu’il a été inventé, à la fin du XIXème siècle : on va au concert si possible bien sapé, on la ferme, on ne bouge pas, on est obligé d’applaudir et pas à certains moments, ceux qui n’applaudissent pas se sentent cons par rapport à ceux qui ont la connaissance. Cela reste encore un endroit un peu comme à l’opéra, où on va se montrer. Dans les grandes salles de concert à Paris, tu vois surtout au parterre d’orchestre, des dames avec des manteaux de fourrure en plein été, avec le collier à 200 000 euros. Il y a des gens qui ne viennent pas souvent au concert et qui se disent : « mais comment on doit s’habiller ? ». Enfin, ce n’est pas possible, venez au concert, point barre ! Les plus belles expériences que j’ai eues humainement avec un public, c’était avec des publics justement qui ne connaissaient pas. Tu débarques dans un petit village de 250 habitants, qui a mis 10 ans à rénover son église. Il se trouve que le maire est mélomane et qui prévoit de faire un concert pour la réouverture de son église, après les travaux. Tout le village vient, tu as des gens qui ne sont peut-être jamais allés dans la ville de 40 000 habitants à 30 bornes. J’en connais, j’ai grandi en Picardie, c’est vraiment la campagne profonde où il y a vraiment des gens pour qui, Paris, on n’en parle même pas. Tu as des gens qui sortent de là complètement bouleversés alors qu’ils ont écouté sans a priori. Je ne dis pas qu’ils n’avaient jamais entendu de Mozart ou de Beethoven. Ils ont pris la musique classique comme moi j’ai pu écouter des chants « esquimaux » qui m’avaient complètement scotché, parce que c’est quelque chose que je ne connaissais pas. Tu n’as aucun repère donc tu écoutes cela de façon complètement ouverte. J’aimerai créer cela de plus en plus.

Tu parles justement de cette situation statique des gens qui viennent voir les concerts. Sur Internet, on commence à parler de toi comme le pianiste du XXIème siècle incontournable. Il y a une génération de jeunes musiciens qui essaient de changer…

Cédric Tiberghien : C’est difficile, parce que les organisateurs ne suivent pas forcément. Eux, c’est leur porte-monnaie qui est en jeu. Il faut deux ou trois inconscients, deux ou trois fous qui acceptent des projets un peu bizarres, des projets de mélange de styles. Baptiste Trotignon fréquente aussi des festivals classiques. J’ai entendu un de ses concerts où il faisait un quatre mains ou du deux pianos avec un pianiste classique. Il faisait une partie classique, puis une partie justement jazz où le pianiste classique devait se débrouiller. C’était génial, il y avait plus un public de classique. Il y avait cette idée que les liens existent.
Il y a des tas de façons de le faire, il faut le faire progressivement. Juste avant de jouer, sur scène, je parle des morceaux sans en faire une analyse. Quelques fois, je raconte des anecdotes qui font rigoler les gens. Les premières fois que je l’ai fait, les gens étaient étonnés que je parle : « ça alors, il parle ! » (rires)
J’arrive, je m’installe, je me tourne vers le public et je m’adresse à eux comme je vous parle, avec le ton d’une discussion. Parfois, je ne raconte rien du tout, mais ne serait-ce que cela, les gens ont déjà l’impression de pouvoir écouter de ce qu’on leur a dit. Si on leur dit : « vous allez voir, cette œuvre là, c’est super beau », ils écoutent mieux. En plus, je ne prépare pas du tout alors il m’arrive parfois d’être inspiré et d’autres fois où, ce que je dis ou rien, c’est nul. Maintenant, il y a quelques organisateurs qui me disent qu’ils m’invitent à cette condition. Il y a des tas de gens qui ne connaissent pas la musique mais comme tu la présentes, ils se sentent plus en mesure de pouvoir l’écouter. Cela casse le protocole. Le premier but, c’est de créer un lien avec le public. Quand tu vois dans d’autres types de concerts, le musicien qui a le contact avec le public, on est franchement presque jaloux de voir ça. Du coup, on arrive en star sur scène et tu salues. Tu es ultra-cloisonné, tu as envie de faire exploser tout ça.

Est-ce que tu as des références pianistiques, des personnes qui t’inspirent plus que d’autres, en tant qu’interprète ?

Cédric Tiberghien : Des pianistes, pas plus que ça. Je dois dire que j’ai pas mal observé les vidéos de Keith Jarrett, pas mal écouté les enregistrements. Pour moi, il y a quelque chose de spécial. Sinon, c’est plutôt des chefs d’orchestre, en fait. On a plus l’idée de matières musicales. Un chef d’orchestre, il joue d’un instrument qui s’appelle l’orchestre. Quand tu vois un grand chef d’orchestre et que tu vois que le geste correspond au résultat, l’inspiration est directe. Je suis extrêmement impressionné par cette idée là.

Est-ce que tu es touché par la sensibilité des autres musiciens ?

Cédric Tiberghien : Quand on écoute un type comme Jarrett, parce que c’est vraiment l’exemple que je connais le mieux, quand on voit ce qu’il est capable de faire avec son instrument, surtout dans les grandes années, ce n’est pas que tu admires, c’est que tu regardes en te disant que c’est possible mais c’est hors du commun. Son rapport physique à l’instrument me bouleverse complètement. Cette espèce de liberté physique par rapport à l’objet m’a toujours ébloui. C’est plus cela qui va me toucher plutôt que la technique pure.
Après, c’est l’inspiration. On parlait de Tord Gustavsen : là, je suis émerveillé par la simplicité, par les références harmoniques qui sont très classiques, ce qu’il arrive à en faire, et la finesse, la recherche des couleurs que lui fait en tant qu’instrumentiste et que son trio fait en général, cette espèce d’équilibre qu’ils arrivent à trouver. Cela peut m’inspirer pour des recherches de sonorités, même dans d’autres répertoires, dans du Beethoven, dans du Bach quelques fois, je peux très bien rechercher un type de sonorités qui m’aura marqué chez un musicien.

Parallèlement à tes concerts, tu as une carrière d’interprète sur disque. A un moment donné, il y a quelque chose qui est gravé sur un support, à l’occasion d’un album que tu es en train de préparer chez Harmonia Mundi. Par rapport à un concert, c’est quoi cette chose là ? C’est indispensable, c’est autre chose ?

Cédric Tiberghien : C’est autre chose. C’est indispensable, je pense. C’est très intéressant, même pour soi parce que fixer sur un support un produit que tu as essayé de lécher pas mal, c’est un peu comme des repères aussi de ton évolution. Tu peux entendre mieux ce qui marche dans ce que tu fais en ce moment, ce qui ne marche pas, ce que tu peux encore développer. Même si le disque, dans le classique, c’est la cata absolue : les merveilleuses ventes dans une boite de disques classiques, c’est 7000 exemplaires et attention, c’est exceptionnel ! Cela arrive de ne pas passer les 1000 exemplaires. Quand tu compares à des millions d’exemplaires qui sont vendus parfois, cela m’ennuie un petit peu plus.
Je ne parle même pas des concerts parce que c’est un artiste sur scène, c’est un charisme. On parlait de Johnny tout à l’heure, on apprécie ou on n’apprécie pas ce qu’il fait, le type a un charisme. Je suis sûr que quand on va voir un concert de Johnny, on peut trouver la musique vraiment nulle mais il se passe quelque chose sur scène. Le disque, te dire que tu peines pour atteindre 1000 exemplaires, avec tout le boulot qui est fourni derrière, c’est un peu difficile. Dans le milieu du classique, ça compte, de moins en moins mais ça continue à compter, c’est une carte de visite aussi qui sert beaucoup.
Je le fais plus pour le plaisir de me fixer des échelons et des souvenirs de travaux qui m’ont beaucoup marqué. En général, j’ai la chance de pouvoir choisir le répertoire, ce sont des œuvres qui me sont extrêmement chères. Mon dernier disque était un répertoire que j’avais depuis 15 ans dans les tripes. Ce sont des choses que j’ai travaillées, un petit peu laissées, reprises, interprétées, oubliées. Cela a permis de développer quelque chose et j’ai senti, à un certain moment, que j’avais besoin de fixer l’évolution. Cela a déjà continué à évoluer. C’est un peu le résultat de 15 ans de travail.
Ensuite, cela ne m’appartient plus. Comme la plupart des artistes je pense, je n’écoute plus les enregistrements. Passé l’enregistrement, c’est même très dur de réécouter le master que l’on t’envoie pour te demander ton avis, j’ai un mal fou à l’écouter. Tout cela culmine au moment où tu enregistres. Le concert a un côté brut : une fois que tu as donné, tu ne peux pas reculer. C’est la chose la plus géniale du concert, même si tu te plantes en beauté, tu te plantes pour de vrai. Sur disque, c’est d’ailleurs une des difficultés parce qu’il faut que tu sois aussi libre qu’en concert, tu peux obtenir un résultat particulier et t’y reprendre à plusieurs fois pour obtenir le résultat que tu veux. C’est un peu un mode d’expression, un peu comme si tu écrivais ton petit traité de philosophie auquel tu rajoutes des chapitres.
Le travail de l’enregistrement est passionnant. Les techniques d’enregistrement me fascinent tellement que j’adore commencer à discuter micro, parler avec l’ingénieur du son, chercher les positions des micros, la distance, l’angle, chercher la réverbe, le grave, l’aigu, l’orientation du piano, comment on fonctionne, comment on mixe. C’est plus une espèce de jeu que je trouve tellement ludique.

Tu disais que tu n’écoutais pas d’autres pianistes, parce que tu analysais par déformation professionnelle. Ce n’est pas frustrant ?

Cédric Tiberghien : Cela dépend. En concert, cela n’arrive pas souvent mais je choisis vraiment certains artistes que j’aime bien aller écouter. Ce n’est pas frustrant de ne pas aller écouter, quelques fois je me dis que c’est peut-être une erreur. Je n’ai pas envie d’écouter du piano. Au concert, c’est un petit peu différent : j’aime bien avoir la surprise justement d’un artiste que tu connais par cœur en disque et qui, en concert, va te surprendre parce qu’il ne fait pas du tout la même chose que sur le disque. Ce n’est même pas une peur d’avoir de l’influence. Quand je prépare un disque, par exemple les ballades de Chopin, à la maison, je dois avoir une quinzaine d’enregistrements différents. Je n’ai pas du tout envie de les écouter, déjà pour ne pas du tout tâcher ce que j’ai envie de dire. Je n’ai pas du tout peur d’être hors cadre, quitte à me faire lyncher par la suite. J’essaie d’avoir ma propre vision, même si c’est complètement différent de 15 enregistrements de référence où tout le monde fait exactement la même chose pour tel moment. Si je sens que c’est différent, je le ferai différemment. Je pense que même si j’écoutais, je serai absolument stable par rapport à cela, sans aucune fragilité mais je ne veux même pas me sentir en défaut, en me disant : Tout le monde le fait comme ça, est-ce que finalement c’est juste ?
J’apprends tellement en écoutant d’autres formations. Le piano est ultra-limité comme instrument : c’est ultra-riche, tu peux tout faire avec un piano mais ce n’est qu’un instrument à percussion. Tu ne pourras pas faire de vraies phrases, il n’y a rien qui relie deux notes entre elles. Tu dois faire croire aux gens que oui, et tu dois t’inspirer pour cela des chanteurs ou d’un archet ou d’un instrument à vent, qui sera obligé de respirer à certains moments et qui ne pourra pas souffler pendant 14 minutes. Ce sont des inspirations qui me permettent de contourner le côté trivial et mécanique de mon instrument. Je vais beaucoup plus vers cela.

Après que ton cd soit sorti, tu ne le réécoutes pas ?

Cédric Tiberghien : Evidemment, pour la promo du disque, il faut que je rejoue ce qu’il y a sur le disque qui sort en moyenne un an après qu’il ait été enregistré, ce qui est long parfois. Pendant cette année, si j’ai beaucoup joué ce répertoire ou si j’ai travaillé d’autres trucs qui m’ont fait évoluer en tant qu’artiste, il y a quelques fois des différences assez fortes entre ce que j’ai fait sur le disque et ce que je fais un an après. C’est pareil pour un photographe qui va bosser dans une certaine direction : si tu fais des portraits pendant un an, cela va faire évoluer ta façon de photographier un paysage. Tout est lié. Si je travaille un type de répertoire, cela va avoir une influence sur tout le reste.

La photo est un loisir pour toi ou elle fait partie du même mouvement artistique ?

Cédric Tiberghien : J’aimerai bien, avec les années et la pratique si j’ai un peu plus de temps, atteindre un certain niveau artistique en photo. J’aimerai pouvoir exprimer des choses que j’ai à l’intérieur au travers de certaines images. Je n’ai aucune prétention et cela ne me dérange pas, contrairement au jazz. Je pense qu’un artiste a toujours des trucs à dire qu’il ne peut pas dire autrement que par son art. La musique est parfaite pour exprimer exactement ce que j’ai à l’intérieur, il n’y a pas d’autres meilleurs moyens. Par la photo, j’essaie de trouver un autre moyen d’exprimer. C’est une espèce de recherche.

La photo, la musique, il y a d’autres choses que l’on ne connaît pas encore ?

Cédric Tiberghien : J’aimerai bien essayer la sculpture, ce que je n’ai encore jamais fait.
C’est une question de culture. J’ai une culture picturale par rapport aux tableaux qui remontent à quand j’étais tout gamin. Ce sont les mêmes qualités que tu retrouves en musique : créer l’équilibre d’une composition. Composition musicale ou picturale, c’est exactement la même chose. Les recherches que je fais musicalement peuvent me servir. Je peux peut-être ne pas y arriver parce que je n’ai pas la technique. La réflexion sur l’image est finalement extrêmement proche de la musique. Dans la photo, il y a quelque chose de mystérieux et d’intouchable, quand tu vois les photos parfaites des grands photographes.

Les grands photographes doivent certainement se dire la même chose quand ils écoutent une pièce de piano ?

Cédric Tiberghien : J’en suis certain. Mon père a fait beaucoup de photos. C’est un peu dans les chromosomes. Toujours Canon d’ailleurs… (rires)

Tu disais que tu n’avais pas beaucoup de temps mais j’imagine que tu dois travailler pas mal de ton instrument ?

Cédric Tiberghien : Si j’ai une journée complètement libre, c’est-à-dire – ça n’arrive jamais – sans …

Sans PPS (ndlr : Forum regroupant des passionnés de photographie dont Cédric fait partie) ?

Cédric Tiberghien : Sans PPS ! Mais ne rigole pas, hein ! c'est addictif (rires)
Sans rendez-vous, sans avoir un truc à régler absolument, sans avoir à passer 1h30 avec ton manager pour régler un programme, l’idéal est de bosser 8 heures.
Quand je voyage, vu que je ne suis pas chez moi, que je n’ai pas l’ordinateur, le courrier, les disques, les bouquins, les films, je peux bosser. Quand je suis à l’étranger, je peux bosser comme un fou. Cela m’arrive de bosser déraisonnablement 12 ou 13 heures dans une journée, c’est presque de la boulimie. C’est le problème : plus tu joues, moins tu as le temps de vraiment travailler. Tu perds beaucoup de temps dans les voyages, tu as plein d’œuvres différentes à jouer, tu tournes avec beaucoup de répertoires différents. A chaque fois, cela rétrécit le temps que tu peux consacrer à la préparation d’une œuvre. C’est pour cela qu’il faut s’y prendre longtemps à l’avance.
Avec cette violoniste avec qui je joue beaucoup, on bosse pour des concerts qui sont dans deux ans.
Ce sont des concerts qui sont prévus longtemps à l’avance, qui sont très importants, avec un répertoire qui demande beaucoup de maturité, de réflexion et de recul. On s’est dit que l’on ne pourrait pas monter cela, même un mois avant. On n’habite pas au même endroit donc on ne peut pas répéter tous les jours ensemble. Déjà dans deux ans, on a l’impression d’être super à la bourre.
Malheureusement, le rythme fait que tu n’as pas le choix. Dimanche, je joue au Luxembourg. J’ai joué une fois avec le violoniste il y a trois ans, je connais un peu le type de personnalité. On se voit samedi après-midi, on bosse trois heures, pas plus. Le lendemain, on aura deux heures dans la salle pour répéter et ensuite ce sera le concert et c’est terminé. Autant dire que cela n’est pas satisfaisant du tout, même si le concert sera peut-être exceptionnel parce que justement, on sera complètement sur le fil.
Ce n’est pas du tout le type de travail qui me convient. Je préfère travailler avec des gens, comme les musiciens de jazz où il suffit d’un geste, ils sentent l’aiguillage, tout le monde suit. C’est le rêve quand tu ressens cela sur scène.

 

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La chronique de l'album Fauré : L'oeuvre pour violoncelle et piano de Xavier Phillips & Cédric Tiberghien


En savoir plus :
Le site officiel de Cédric Tiberghien

Crédits photos : Thomy Keat (Plus de photos sur Taste of Indie)


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# 25 février 2024 : Quoi de neuf cette semaine ?

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Du côté de la musique:

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"She Reaches Out to She" de Chelsea Wolfe
"Victoire de la musique" de Cotonete
"Back to the wall" de Grand March
"Please, wait" de Maxwell Farrington & Le SuperHomard
"La reine du secourisme" de Nicolas Jules
"On the spot" de Philippe Soirat
"#puzzled" de Pierre-François Blanchard
"Goodbye black dog" de PURRS
"Print, Secrets for you" de Sylvain Cathala
"Witchorious" de Witchorious
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"Folklores" de Dumka
"Songes" de Elodie Vignon
"Et il y avait" de Geins't Naït, Laurent Petitgrand & Scanner
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"Hors-piste" de Le Pied de la Pompe
"Pop sauvage" de Métro Verlaine
"Bright" de Soulmate
"Family and friends" de The Twin Souls
"Haydn all stars (Haydn, Ravel, Fontyn, Brahms)" de Trio Ernest

Au théâtre

les nouveautés :

"A qui elle s'abandonne" au Théâtre La Flèche
"Les quatres soeurs March" au Théâtre du Ranelagh
"Mémoire(s)" au Théâtre Le Funambule Montmartre
"N'importe où hors du monde" au Théâtre Le Guichet Montparnasse
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"Frida Kahlo" à La Scala
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et toujours :
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"Looking for Jaurès" au Théâtre Essaïon
"L'addition" au Théâtre Sylvia Monfort
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"Les Caroline" au Théâtre Les Enfants du Paradis
et les autres spectacles à l'affiche

Du cinéma avec :

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"Elaha" de Milena Aboyan

Lecture avec :

"La vie précieuse" de Yrsa Daley-Ward
"Le bureau des prémonitions" de Sam Knight
"Histoire politique de l'antisémitsme en France" Sous la direction d'Alexandre Bande, Pierre-Jerome Biscarat et Rudy Reichstadt
"Disparue à cette adresse" de Linwood Barclay
"Metropolis" de Ben Wilson
et toujours :
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"Le diable sur mon épaule" de Gabino Iglesias
Morceaux choisis de la masterclass de Christophe Blain à Angoulême
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Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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